Je suis une femme, je ne suis pas féministe !

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Une nuit de jeudi 8 mars, à la maternité de Yopougon Sicogi, naissait une petite fille. À cette dernière, on donna le nom Bénédicte « Ahou » (nom donné aux femmes nées un jeudi, chez les Baoulés).En ce moment-là, ma mère ne pouvait imaginer que le jour où elle venait de donner la vie, était un jour spécial, mémorable, un jour où des travailleuses du textile, des ouvrières de l’habillement manifestèrent à New York. À l’époque, ma mère ne pouvait s’imaginer que ce jour était mondialement dédié aux revendications des droits de la femme.

Plus tard, levant le voile sur l’histoire de mon accouchement, elle me révéla comment l’agitation qui m’a caractérisé lui a permis de prédire que je ne serai pas un enfant facile, ordinaire. Aujourd’hui, tel qu’elle l’avait prédit, je réalise que mon destin était déjà scellé depuis le berceau.

Pourtant, il a fallu attendre l’âge de 16 ans et la célébration de la journée du 8 mars au lycée moderne de Toumodi pour prendre conscience de la mission divine qui est la mienne : défendre les droits des femmes.

Cela dit, certaines personnes pourraient aisément s’interroger sur la pertinence du titre donné à cet article. Si je prétends être prédestinée au féminisme depuis ma naissance, pourquoi avoir choisi d’intituler cet article ‘Je suis une femme, je ne suis pas féministe’ ?

En fait, cet article est une sorte de réponse, de mise au point à la suite d’attaques de certaines femmes contre les féministes que je lis parfois ici et là.

Comme la plupart des femmes en Côte d’Ivoire, j’ai grandi dans un environnement où la femme n’avait pratiquement rien à dire, devait accepter tout ce qu’on lui infligeait sans réagir.

Je fais partie de ces femmes qui ont grandi dans l’adversité et sans défense. Je fais partie de ces femmes qui ont vu les droits de leurs mères  bafoués et exclusivement limités au mariage. Dans mon entourage, je voyais des mamans malheureuses, parfois malmenées et battues par leurs maris ou conjoints.

Ces expériences douloureuses m’ont fait croire que l’unique objectif de la femme était de se marier, faire des enfants et servir son homme, à n’importe quel prix. Cette vérité était d’autant plus vraie pour moi que malgré la souffrance et l’amertume qu’elles subissaient, ces femmes n’avaient d’autre choix que demeurer en souffrance dans leur foyer, aussi dociles que possible.

Selon une enquête menée par l’Alliance des femmes engagées pour le changement (Aifec), le pourcentage de violences faites aux femmes, dans les foyers en 2020 est de 52,56% contre 20%, avant cette période. Dans 75% des cas, l’auteur de la violence a forcé sa victime à avoir des rapports sexuels contre son gré. Et, dans 25% des cas, l’auteur a porté des insultes à caractère sexuel contre sa victime. En outre, 54,5% des victimes n’ont pas quitté leur foyer pour diverses raisons, contre 45,5% qui ont quitté le foyer. Ces chiffres terrifiants témoignent pourtant de la gravité de la situation de la femme dans notre pays.

En un mot comme en mille, notre société demande à la femme d’être tolérante envers son homme, là où ce dernier peut s’arroger le droit de lui infliger la violence la plus extrême et lui servir l’infidélité la plus exécrable. À un tel homme, on trouve facilement des excuses en demandant à sa victime d’accepter la situation misérable qu’il lui fait subir, afin de construire ensemble un avenir radieux. Si d’aventure, elle contrevient à cette demande, tous les péchés d’Israël lui seront attribués.

En cas d’impuissance sexuelle ou de stérilité de l’homme par exemple, la femme doit prier le ciel, supplier les anges, intercéder auprès du bon Dieu et se préparer à supporter, toute une vie durant, la défaillance de celui-ci, juste pour obtenir le fameux brevet de bonne épouse qu’une certaine opinion se délecte à lui délivrer au sein de notre société.

Mais, lorsque la situation inverse se produit et que cette fois c’est la femme qui se retrouve dans une situation d’incapacité sexuelle, curieusement la solution préconisée antérieurement n’est plus la même. En pareille circonstance, l’homme peut aisément se permettre de faire ce que bon lui semble. Peu importe  s’il  décide de déverser sa libido sur la femme de ménage, la voisine du quartier ou une autre femme, on ne lui tiendra pas rigueur.

Pourtant, aux yeux de la société, et quelle que soit la raison, la femme ne doit pas être infaillible. La moindre erreur de sa part peut lui valoir toute sorte d’opprobres. Au premier écart, on n’hésitera pas à la blâmer. Si on ne la traite pas de prostituée, on lui reprochera son statut d’analphabète, d’inculte voire d’idiote qui n’a pas le niveau requis pour mériter un ‘bagnon’ (bel homme en langue bété).

Ehhhhh femme, Yako !!!

Toutefois, l’espoir est permis, car notre société a évolué et le rôle dévolu à la femme est perçu autrement. Aujourd’hui, grâce à des femmes qui ont mené ce combat noble, nous avons droit au minimum. Nous pouvons avoir accès à l’éducation, obtenir des diplômes, avoir un travail ou exercer une activité génératrice de revenus nous permettant de participer aux charges de la maison. Nous pouvons exercer le travail de notre choix, occuper des postes de responsabilités, mener à bien les tâches qui nous sont confiées, donner notre point de vue sur le choix de nos dirigeants en ayant le droit de vote, etc. Nous avons de plus en plus le choix de nous marier ou pas, d’être de bonnes épouses et des mères exemplaires quand on le souhaite.

Alors, on n’est pas féministe parce qu’on veut se faire voir. On n’est pas féministe pour faire la belle, l’intéressante. On est féministe parce que cela répond à un besoin de faire avancer la société.

 

Bénédicte Ahou est féministe parce qu’elle souhaite voir des amies, des sœurs, des cousines, des femmes… être totalement épanouies en ayant accès à l’éducation, à la santé et surtout jouir du droit à la vie.

 

Je suis féministe parce que je rêve de voir des femmes indépendantes, financièrement autonomes, qui travaillent durement pour subvenir à leurs besoins sans forcément compter sur un homme.

Je suis féministe, pas parce que je suis une femme, mais parce que je suis un être humain sensible aux droits de l’Homme.

Je suis féministe parce que la femme, que je suis, souhaite s’assurer qu’elle est en sécurité, que la société dans laquelle elle évolue soit moins misogyne et que cette société arrête de juger ses actes seulement parce qu’elle serait une femme.

Je suis féministe parce que je ne veux pas être comme un tambour sur lequel on tape, quand on n’est pas content ou lorsque des machos veulent revendiquer une certaine virilité.

Je suis féministe parce je souhaite qu’on arrête de me violenter sexuellement, qu’on arrête de m’arracher une partie de moi par la force, en prétextant que la raison d’un tel traitement est imputable à mon style vestimentaire sexy qui me condamnerait d’office.

En tant que femme, j’exige que les attributs que la société m’octroie ne soient plus seulement liés à mon statut d’épouse ou de mère, car j’en ai bien d’autres.

En tant que femme, je veux qu’on arrête de me forcer à faire des choses dont je n’ai pas envie. Je veux qu’on me donne la parole afin de m’exprimer librement.

En tant que femme, je souhaite que mes petites sœurs puissent aller à l’école en toute sécurité et qu’elles ne soient pas abusées sexuellement. Si d’aventure cela arrivait, je souhaite qu’elles soient assez fortes pour dénoncer de tels actes.

Je suis une femme qui a le droit d’être heureuse, belle, en parfaite santé, qui peut librement jouir de sa sexualité, qui est libre de donner son point de vue sur tout sujet et de gravir les échelons dans son milieu professionnel sans se faire traiter de connasse qui va vieillir seule avec un chat.

Je suis une battante, une guerrière, une amazone, une lionne, une féministe qui souhaite avoir un monde tolérant dans lequel ses sœurs ne sont pas inquiètes, mais vivent en citoyenne libre.

Je suis Ahou l’Africaine. Je suis féministe. Je suis une femme !

 

Texte relu par Olivier Messou  & Stephane Kra

Crédit photo :Franquem photography

Make up :Sublime By fina

Ongles : Ivoline Beauty

Accessoires : Tenue Traditionnelle Ivoirienne

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